« La belle image de la résurrection d'une feuille morte »

empreinte d'une feuille dans une coupelle

Extrait de l'article « Grand feu avec Yvon Le Douget » publié dans le n°160 de la Revue de la Céramique et du Verre (mai-juin 2008)

De tous les types de décors créés par les potiers chinois de l'époque Song, un des plus remarquables et des plus intrigants est celui que l'on trouve sur certains bols noirs de Jizhou dans la province du Jiangxi. Un délicat motif de couleur jaune-ocre nous montre l'image d'une feuille jusqu'à ses plus fines nervures, parfois même quelques déchirures et blessures infligées par les insectes voraces. Longtemps, seul le volumineux ouvrage de Cécile et Michel Beurdeley, La Céramique chinoise, le guide du connaisseur, nous a offert (page 139, je m'en souviens !) un bel exemple de ce type. Ce bol célèbre au Japon, classé Bien Culturel Important, est conservé aujourd'hui au musée des Céramiques orientales à Osaka, don du groupe Sumitomo, après avoir été longtemps en possession de la famille Maeda.

En 1987, en travaillant sur des glaçures noires faites d'un mélange de cendre de bois et d'argile riche en oxyde de fer, j'ai eu la certitude que la couleur de ce motif s'expliquait tout à fait par le complément de cendre que pouvait apporter, après calcination, une feuille véritable à la glaçure de fond. Quelques taches jaunes informes au fond d'une coupelle noire me confortaient dans mes premiers essais mais sans plus. Je continuais avec motivation, certain désormais de la nature de la réussite des vieux potiers chinois.

Après bien des hypothèses et autant d'insuccès, arrive enfin au début 2007, un premier essai concluant, mieux même, puisqu'un détail fortuit me donne la solution de l'énigme. Sur le rebord d'une petite coupelle, la queue d'une feuille pend dans le vide. Entre les doigts, elle se réduit en poussière, il n'y a pas eu fusion !

Je trouverai la réponse dans un vieil ouvrage de physiologie végétale rédigé par M. Marchal : « La signification biologique de la chute des feuilles est de débarrasser l'organisme végétal de matières minérales inutiles... d'où la richesse des feuilles, au moment de leur chute, en certains corps résiduels : chaux, silice, fer... tandis que d'autres produits, tels les phosphates, les sels potassiques, ayant au préalable émigré vers les tissus de réserve, sont très raréfiés. »

Des analyses de feuilles faites par Emile Wolff et reprises par Robert Tichane dans son ouvrage Ash Glazes confirment qu'en automne la cendre de feuille peut se composer à près de 80 % de calcium et de silice. C'est une composition bien trop réfractaire à la température de cuisson du grès, mais fort heureusement, calcium et silice apportés par la feuille trouveront dans la glaçure le troisième élément, l'alumine, qui permettra l'eutexie et la fusion de l'ensemble.

La nature commande donc et il me faudra patienter jusqu'à l'automne pour refaire ma provision de feuilles. Dès le mois d'octobre, mon amie Nicole sillonnera à vélo les nombreuses petites routes du bocage fouesnantais. Elle me choisira dans ses cueillettes quasi quotidiennes, les plus belles feuilles, juste à temps, avant qu'elles ne pourrissent au contact du sol humide.

Ayant adressé à frère Daniel de Montmollin l'illustration de mes recherches, il m'a répondu très gentiment avoir apprécié « la belle image de la résurrection d'une feuille morte ».

Yvon Le Douget

Ces céramiques à décor de feuille ont inspiré à une amie ce beau texte poétique :

Elle est retrouvée
Quoi ? … l'Eternité
(Arthur Rimbaud)

Elle est là sous mes yeux.

J'observe cette coupelle à l'émail sombre d'où surgit la grâce et la légèreté d'une feuille qui semble délicatement posée en son centre.

Mais non. Elle n'est pas posée.

L'émail l'a accueillie en son sein sans l'avoir absorbée. Aucune aspérité lorsqu'on laisse glisser les doigts sur la surface brillante et lisse de la coupelle.
Non, la dentelle nervurée de la feuille décharnée a imposé à la terre et au glacis presque noir, la luminosité de son empreinte dorée.

C'est vrai qu'il a fallu la maîtrise parfaite et savante de l'artiste pour accomplir ce prodige.
C'est vrai qu'il a su, tel un sorcier, retrouver dans son atelier en Bretagne, la mystérieuse alchimie des maîtres de la céramique Song.
C'est vrai.
Mais lorsque je contemple cette coupelle, je m'en veux d'oublier tout le savoir-faire du potier.

Je vois surgir devant moi l'image émouvante et magnifique d'une feuille qui renaît de ses cendres, niant l'agression brûlante de la cuisson du four et de la fusion de l'émail.

Je vois une silhouette végétale, posée en filigrane, qui se donne l'illusion de revivre.

Je vois la beauté qui se joue de la mort.

Le symbole d'une éternité à jamais retrouvée...

Caroline Kéribin