Autrefois en Bretagne : les potières de Saint-Jean

Bourg de la poterie - Redon

Petite commune du Morbihan à la limite des deux départements voisins, Ille-et-Vilaine et Loire-Atlantique, Saint-Jean-la-Poterie est une commune récente puisque sa naissance officielle ne date que du 20 juillet 1850. Après bien des difficultés trop longues à énumérer ici, la commune naît de la réunion de Saint Jean des Marais et de La Poterie qui n'étaient encore que deux sections cadastrales de la commune de Rieux. Commune récente donc mais activité potière très ancienne puisqu'un aveu de 1420, le plus vieux document connu, montre déjà une corporation rigoureusement organisée sous l'égide des seigneurs de Rieux. On peut sans doute affirmer une origine bien plus ancienne encore, déjà au temps de l'occupation romaine et de la fondation de Durétie, ancien nom de Rieux, sur ce dépôt d'argile pliocène, le plus important de Bretagne.

De la seigneurie de Rieux... au régime de Vichy

Outre cet aveu de 1420, d'autres documents portent les dates de 1542, 1657 et 1681. Ainsi en 1542 est fait pour la première fois mention d'une potière, Perrine Tasterabe, confessant « avoir son droit de prendre et lever terre appelée lize, convenable à faire pots... ». Mais c'est un aveu du 30 octobre 1701 qui nous donne les détails les plus précis sur les droits et obligations de la communauté potière. Les rentes au seigneur de Rieux sont précisées ainsi que le droit, en contrepartie de ces charges, aux potiers de « tirer les lises et sablons propres à faire pots aux environs de la Poterie et s'ils trouvaient quelqu'un autre que potier tirant cette lise, la faculté de s'en saisir ». La production est réglementée et « les potiers mariés ne peuvent faire chacun plus de trois douzaines et demie de pots par jour, et par veuf ou veuve deux douzaines... ». Il leur est permis d'ajouter trois pots par jour et par enfant tant que ceux-ci sont incapables de produire eux-mêmes. Ce moment venu, chaque enfant n'en peut faire qu'une douzaine par jour. Le seigneur se donne le droit d'établir tous les ans « six compteurs et deux revoyeurs pour prendre garde si aucun potier fait plus grand nombre de pots que ce qu'il doit par jour ». Enfin, « ne peuvent les dits potiers faire des pots depuis le jour de Saint Nicolas, six décembre, jusqu'au premier jour de mars ». Il s'agit donc d'éviter toute surproduction qui entraînerait l'effondrement des prix du marché mais aussi de se plier aux conditions climatiques. La rigueur de l'hiver n'est guère propice au tournage et au séchage d'une terre gelée.

Nous retrouvons trace de notre communauté potière en 1844 dans le célèbre traité publié par Alexandre Brongniart, alors directeur de la manufacture de Sèvres. Il y consacre près de deux pages à décrire les procédés de fabrication des potiers de Rieux. Un informateur, M. Bruyère, faïencier au Rohu près de Lorient, lui ayant envoyé quelques notes sur cette fabrication en mars 1843, Brongniart lui écrit à son tour en vue d'obtenir des précisions chiffrées pour la réalisation de la gravure du four accompagnant le texte. Tout en reconnaissant « une précision de tour et une légèreté fort rares dans ce genre de Poterie », Brongniart n'en est pas moins sévère dans son jugement sur « la méthode la plus simple, mais la plus imparfaite, de faire de la mauvaise Poterie dans le XIXe siècle, sous le triple rapport du façonnage, de la pâte et du vernissage ».

Au début du XXe siècle, on sent déjà confusément que ce monde artisan figé dans ses pratiques ancestrales est condamné à disparaître. C'est « la vieille France qui s'en va », pour reprendre le titre du livre de Charles Géniaux. Voici ce qu'il écrit après son passage à Saint-Jean-la-Poterie, vers 1902 : « A Saint-Jean-la-Poterie on éprouve bien la sensation d'un déclin, d'une fin de monde ancien avec ses derniers artisans ... n'entendant rien des appels de l'avenir... ».

Bourg de la poterie - Une potière

Arrivent bientôt les éditeurs de cartes postales, Laussedat, veuve Lambert, qui vont fixer pour la postérité et avant qu'il ne soit trop tard, l'image de la doyenne des potières, Pauline Bihan, toujours sur sa reue, tournoué à la main, à près de 80 ans. Le vicaire de Saint-Jean, Judicaël Héligon, rédige à partir de 1905 un manuscrit sur l'histoire du village et de sa communauté potière. Ce travail servira à la publication, en 1909, d'une série d'articles intitulée « les potiers de Rieux ».

A Nantes, en 1910, une grande manifestation prétend, sous le titre « le village breton », reconstituer ce monde traditionnel qui disparaît. Nous y retrouvons entre autres nos potières auprès d'un four factice et dans un atelier reconstitué. Trois nouvelles cartes postales immortalisent l'événement. Nous avons déjà quitté le monde du réel pour entrer dans celui du folklore.

Souvenir du village Breton (Nantes, 1910) - La Poterie

Mais à Saint-Jean-la-Poterie, le métier continue de mourir lentement quand arrive en septembre 1941 un ingénieur attaché au service de l'artisanat au secrétariat d'Etat à la production industrielle, A. Carles. On connaît l'attachement du maréchal Pétain au monde de l'artisanat et son souci maintes fois rappelé dans ses discours d'en assurer la pérennité. Après Saint-Etienne et Commentry, il dira encore à Thiers le 1er mai 1942 : « l'artisanat est une des forces vivantes de la France et j'attache à sa conservation, à son développement, à son perfectionnement une importance toute particulière ».

L'ingénieur Carles constate qu'il ne reste à Saint-Jean-la-Poterie que quatre potières, les deux soeurs Jeanne et Jeanne-Marie Panhaleux, 76 et 78 ans, Julienne Jagut, 74 ans, et la plus jeune, Marie-Julienne Noury, 65 ans. Elles ne survivent plus alors que grâce aux aides conjuguées de la municipalité et du Secours national, ainsi que des oboles des rares visiteurs. A. Carles écrit alors dans son rapport : « Il faut donc de toute urgence envoyer à Saint-Jean-la-Poterie, un homme jeune, enthousiaste avec si possible une équipe de camp de jeunesse qui aideront à relever les ruines du village et qui surtout permettront, en faisant les gros travaux, aux potières d'exercer leur métier. Dans un délai assez rapproché, il serait probablement possible de former des apprentis, de perfectionner les méthodes de travail et de recréer un centre de poterie dans ce village ».

Le projet sera rapidement mis en place et il sera fait appel pour le diriger à un jeune moniteur de camp de jeunesse, fils de commandant, du nom de Roret. Celui-ci sera épaulé par Raymond Chemin, tout juste vingt ans, ancien polisseur sur granit à Redon. Deux jeunes femmes et quatre jeunes garçons vont être embauchés comme apprentis. Âgés de 14 à 21 ans, ils se nomment Anne, Alice et Louis Panhaleux, Bernard Robaine, Maurice Jubeau et André Briaud. Les vieilles potières seront chargées de les former en leur transmettant leurs pratiques ancestrales.

L'enquête de Dan Lailler

C'est l'arrivée de Dan Lailler à Saint-Jean-la-Poterie en juin 1943 qui permet de conserver trace de cette expérience éphémère. Mandaté par le Musée national des Arts et Traditions Populaires, le jeune apprenti ethnologue vient, in extremis, mener enquête et recueillir auprès des dernières potières renseignements et témoignages sur un monde qui disparaît.

Dan Lailler peut confronter ses observations avec celles faites au début du siècle par Judicaël Héligon, le vicaire de Saint-Jean. Voici ce qu'il en dit dans sa monographie : « J. Héligon s'attache surtout à l'histoire et à la démographie et donne des précisions géologiques. Ses observations sur la technique sont superficielles, quoique précieuses comme témoignage : les observations de 1943-1944 concordent avec les siennes... Il a le mérite d'avoir été le seul témoin qui ait observé et consigné par écrit ce qu'il voyait et de s'y être intéressé ».

La somme des observations de l'un et de l'autre, les témoignages recueillis auprès des dernières potières, permettent de reconstituer assez fidèlement la vie de cette communauté aujourd'hui disparue.

Redon - Groupe de potier faisant sécher leurs pots

Dans cette communauté potière, l'activité est dirigée par quelques maîtres potiers, peu nombreux, car la plupart des hommes exercent la profession de tailleur de pierre ou de journalier. Les maîtres potiers, appelés aussi maîtres-voyageurs ou menous de pots, commandent la production aux potières qu'ils rémunèrent. Ils ont chacun, en plus de leur épouse, plusieurs potières attitrées qui tournent pour eux. Les maîtres potiers aident souvent à l'extraction et à la préparation de l'argile et, propriétaires de la plupart des fours, ils dirigent les cuissons mais ne participent jamais à la production. Seules les femmes pratiquent le tournage. Lailler recueillera le témoignage d'un des derniers menous de pots, Julien Alliot né en 1867. D'autres ont laissé leurs noms dans la mémoire des dernières potières comme Pierre Bucas, René Mary et Pierre Gaudin.

La lise et le sabion

L'argile et le sable, la lise et le sabion, sont extraits soit sur des terrains privés appartenant aux marchands soit sur des terres communales, dans des terrières que l'on nomme les Fosses et les Lisières. Les potières payent ouvriers et charretiers qui leur transportent la lise par tombereau. Mais parfois, elles vont elles-même la chercher à coups de beurouettes ou encore la rapportent en gros morceaux, les tétins, posés sur la tête. La lise est mise à pourrir dehors devant l'atelier sur un espace circulaire délimité par des pierres, le seu. L'argile est rentrée ensuite en fonction des besoins car le marchage se fait dans la salle commune. « On rentrait la lise, on la mouillait et puis on la dansait », se souvient Julien Alliot. Les enfants au retour de l'école sont mis à contribution, « ils se mettaient pieds nus pour fouler la lise car pieds nus on trouve mieux les cailloux ». L'opération suivante, l'égrenage, se fait à la main pour enlever les dernières petites pierres blanches, ces pierres à chaux que l'on appelle mignons. Il faut aussi passer au tamis, au sas, le sable de carrière de teinte ocrée, le sabion, que l'on incorpore ensuite à la lise. La dernière étape, l'arrangeage, consiste à assurer la parfaite homogénéité de l'ensemble par frappage et malaxage sur la table à arranger ou beuillot jusqu'à obtenir les patios, boules d'argile prêtes au tournage.

Tournage et affétage

Seules les femmes tournent à Saint-Jean-La-Poterie et « à toutes les portes on trouvait des potières ». Dès l'âge de 13 ans, les filles apprennent avec leur mère et « les jeunes filles qui ne faisaient pas de pots, on les appelait des féniantes ! ». Anne Terrien se souvient, « j'avais tout le temps les yeux sur ma mère, je faisais de même sinon elle me fichait un coup de tornaillon ! Fallait bien un couple d'années pour apprendre à tourner ». Marie-Julienne Noury ajoute, « on dit qu'il faut casser sept bâtons tant qu'on vit, pour être bonne potière. »

Les vieilles potières se souviennent que c'est Joseph Noury de la « Grand-Louise » qui fabriquait et réparait les reues. En chêne, d'un diamètre d'1,35 m environ, la reue aux quatre rayons encochés repose sur un axe en cormier enfoncé dans le sol de l'atelier. La girelle ou mouilleu est, elle, souvent en bois de pommier mais aussi en acacia. Deux rondins, les pagnes, enserrent la reu en reposant sur quatre pierres de schiste, les pallis, ou parfois sur quatre fourches de bois enfoncées en terre. Une planche en travers sert de siège à la potière, ses jambes reposant sur les pagnes. Une autre planche en face lui sert de plan de travail, elle y pose une poêlette remplie d'eau , les patios et les rebuts d'argile, les guèches.

Redon - Potières au travail

Une bonne potière peut façonner dans les longs jours d'été de 100 à 120 pots, sans compter la préparation de la terre et les diverses tâches ménagères. On se souvient qu'il y avait une potière qu'on appelait « la bouchère » qui tournait et berçait son gosse en même temps avec une ficelle qui lui passait dans le pied ». « Une autre avait son gamin de moins de trois ans assis sur sa planche de tour et il ne touchait pas... ».

Trois lancers de tornaillon ou tourneoué suffisent pour le montage d'un pot. La finition extérieure est faite à l'aide de l'atlon, une esthèque en bois. La pièce finie, la potière passe le ligneu, fil métallique, pour détacher le pot qui le plus souvent et curieusement est fait sans fond. « Y'a des potières qui faisaient des fonds, d'autres qui n'en faisaient pas » reconnaît Anne Terrien. Marie-Julienne Noury va même jusqu'à rajouter de la terre dans le fond mais pas suffisamment pour empêcher le ligneu d'arracher celui-ci. Lailler lui en fait la remarque mais elle est incapable de fournir une explication à cette pratique. Les dernières potières reproduisent certains gestes anciens dont le sens même paraît oublié. L'apport ultérieur d'un fond, fait dans une terre plus ferme, était sans doute le moyen d'éviter une perte importante occasionnée par les fentes en cours de séchage. Mais après avoir remarqué que les potières apportaient deux ou trois fois plus de sabion dans la lise servant pour les fonds rapportés, Lailler émet l'hypothèse que cette pratique pouvait aussi donner aux pots une meilleure résistance à la flamme du foyer.

Après le tournage, l'affétage consiste donc à rapporter ces fonds puis à les arranger avec le « couteau à couper les pots ». On polit ensuite la poterie, soit avec un éclis de bois pour l'extérieur, soit avec une cuillère en bois pour l'intérieur. On ajoute une cravate, c'est-à-dire un boudin de terre, autour du col du pot à lait et du pot à soupe pour le renforcer. Les anses sont tirées puis renforcées par des petits apports d'argile au niveau des attaches, lissés au petit doigt puis percés avec un petit brin d'osier pour être sûr de ne pas y emprisonner une bulle d'air, « une bouffe qui péterait au feu ».

Parfois un fin colombin d'argile pastillé est posé obliquement comme un simple décor sur la panse du pot.

La production traditionnelle

Les types traditionnels sont peu nombreux et le pot à soupe et le pot à lait, renflés à deux anses et de facture très proche, dominent la production. Le pot à lait peut avoir plusieurs appellations, du plus petit, le houlon, jusqu'aux plus grands, dits pot de la Galerne et pot de la Roche, en passant par le pot de Vannes, de taille intermédiaire. Les femmes le porte sur la tête calé sur une torche ou à la main, un mouchoir noué passant par les anses et servant de poignée. C'est aussi sur la tête que se pose la padelle qui sert à porter, laver et rincer le linge au lavoir. L'eau se transporte dans une ribotte, pot sans anse. On la tient, les doigts à l'intérieur du col, le pouce à l'extérieur, celui-ci venant enserrer parfois un cercle de barrique bien pratique quand on tient une ribotte dans chaque main. Le pot à crème dit pot à deum ou piron est semblable à la ribotte mais avec un trou à la base pour l'écoulement du petit lait. L'eau se sert avec le beuré, petit pichet à anse ou la buie, pot à anse transversale et goulot dit tétuchon. Les poêles et poêlettes à cornet, c'est-à-dire à queue ronde faite sur le tour puis rapportée, servent à la cuisson du ragoût, de la soupe ou de la bouillie. On trouve encore les écuelles pour la soupe, les casses, plats ovales pour la cuisson au four, les harassoirs qui servent à griller les châtaignes, les entonnoués, entonnoirs à barrique et quelques rares couvercles à petit bouton de préhension que l'on nomme volets.

Enfournement et cuisson

Le four traditionnel de Saint-Jean-la-Poterie est un grand cylindre ouvert de quatre mètres de diamètre. Son mur circulaire, le pas, est fait de blocs de granit joints sur une largeur de 0,50m. Un degré en creux aménagé dans l'épaisseur du mur permet d'accéder puis de sortir du four. A l'intérieur de ce pas, partent du mur, à un mètre du sol, douze rayons de pierre, les brasseus, qui se rejoignent autour d'un pilier central également de granit. Deux alandiers, les goules, se font face. Tout autour du four sont plantées de grandes perches fourchues, les perchaus, qui soutiennent le temps de la cuisson de grandes toiles de chanvre, les bernes. Ces toiles sont là pour protéger le four des vents contraires à l'axe du tirage.

Saint-Jean la Poterie (Morbihan) - Les Fours à pots

Les pots sont apportés des ateliers dans des charrettes, calés sous du foin, soit transportés manuellement, « cinq dans chaque main, un sous chaque bras, un sur la tête ». Seule une petite partie d'entre eux sont émaillés intérieurement et essentiellement des pots déjà cuits de la fournée précédente. Le procédé d'émaillage est curieux. « Le vernis plombeux se compose, non pas de minium, ni de litharge, ni de galène, mais de plomb métallique. C'est là le fait remarquable », écrivait Brongniart. En effet, le plomb est d'abord fondu dans un chaudron dans la cheminée. Puis, retiré du feu, on y ajoute un peu de cendre tout en remuant constamment avec un bâton pendant le refroidissement. On obtient ainsi une grenaille de plomb grossière que l'on passe ensuite au tamis. Comme il n'est pas possible de maintenir ce plomb en suspension dans un liquide, on délaye de la bouse de vache avec de l'eau, on en badigeonne l'intérieur du pot puis au saupoudre rapidement cette grenaille qui reste fixée dans l'enduit.

Le combustible arrive par grandes charretées, ce sont des aiguilles de pin sèches que l'on nomme pilles de pin ou yun. Ces pilles de pin sont ramassées en forêt et conservées dans les greniers à la fin de l'été pour la saison d'hiver.

C'est souvent le propriétaire, le marchand de pots, qui enfourne, parfois la potière la plus expérimentée. Marie Dejour se souvient que son mari « commandait la cuisson. Il allait vite, un couple d'heures ». Il prend position dans le four, les pieds sur les brasseus et empile les pots qu'on lui passe, d'abord les pots à lait posés à l'envers sur une première couche de tessons déjà cuits et brisés. Au bord du four, les pots sont calés et séparés du mur en pierre à l'aide de tés, des tessons à anse. Le four se remplit et le cuiseur se met debout sur le pas pour placer les dernières des 700 à 800 poteries de la fournée qui formeront un dôme culminant à plus d'un mètre au-dessus du four. D'autres tés, débris des cuissons précédentes, serviront à couvrir et isoler au mieux les pots extérieurs.

Le plus souvent le four est divisé en quatre sommes, une pour chacune des quatre potières qui dispose donc de trois brasseus pour sa production personnelle, ce qui donne lieu souvent à querelle quand les pots débordent sur le domaine de la voisine. Groupées par deux à chaque goule, chacune des potières s'occupera à alimenter en pille de pin sa propre somme à l'aide d'une longue fourche à deux dents nommée bro ou fourcheu.

La cuisson est rapide (voir le compte-rendu détaillé et minuté fait par Dan Lailler). Elle ne dure guère plus d'une heure et quart. Le défournement démarre souvent deux ou trois heures plus tard, ce qui permet parfois de faire deux cuissons dans la même journée. Les différences de température sont évidemment importantes entre les différentes parties du four. En zone chaude les poteries atteignent sans doute 800 ou 900° C, ce qui, sur une si courte durée, représente un choc thermique d'une extrême violence et explique un déchet important qui atteint souvent le cinquième de la fournée. Au défournement, on différencie les pots pétés et les pot faillis. Les pots pétés sont victimes de la chaleur mal maîtrisée et seront à la charge du patron potier, donc payés aux potières. Les pots faillis prouvent leur mauvaise fabrication, tournage ou ansage, et seront déduits du compte des potières. On imagine les contestations...

Enfin, défournement terminé et pots logés, le patron offre à ses potières une collation avec pain, beurre et cidre.

Les menous de pots

C'est avec leurs charrettes bâchées chargées en moyenne de 800 à 900 poteries que les menous de pots partent vendre la production dans toutes les grandes villes du département mais aussi bien au-delà, dans les départements limitrophes, « huit jours de route avec leur charretée de pots, ils couchaient en route, ils filaient de la route ».

Saint-Jean-la-Poterie - Les potières au travail

Julien Alliot se souvient, « de 1888 à 1911, j'ai mené des pots à Ploërmel, Loudéac, Rohan, Pontivy... Fallait toujours marcher à pied, parfois pousser au derrière de la charrette. On allait voir les clients, c'était surtout les épiceries. On faisait l'article pour la fois suivante : combien de douzaines pour la prochaine fois ? » C'est souvent au retour des marchands et rarement après la cuisson même que les potières sont payées de leur travail, de 12 à 14 sous la douzaine avant la guerre de 1914. « On était quinze jours des fois à attendre les sous », encore fallait-il que le marchand soit sérieux et « ne mange pas les bénéfices en faisant la noce en revenant ! »

Les maîtres potiers accordent à leurs potières attitrées le droit de cuire dans leurs fours une petite production personnelle qu'elles s'occupent à écouler dans les communes voisines. Elles transportent les pots en charrette louée et les laissent en dépôt chez des épiciers. Le dimanche matin, « après la messe dite », elles sortent leurs pots devant la porte de l'épicerie et les étalent devant la route. Chaque potière a son bourg et son épicerie attitrés. Après la vente, les potières ont l'habitude de quêter, pour ne pas dire mendier, blé noir ou froment. « Elles étaient chineuses, les potières ». Les pots invendus sont ensuite remisés jusqu'au dimanche suivant.

La fin d'une histoire

André Briaud devant le four

L'entreprise Roret parvient au début à écouler sa production car, faute de mieux, elle répond à une demande en cette période de guerre et de pénurie : « Personne n'en voulait de leurs pots, dit l'épouse de Julien Alliot, il a fallu la guerre et qu'on ne trouve rien, pour que ça reprenne un peu. Les pots laissent filer l'eau. Les marmites sont bien supérieures ». C'est donc très logiquement que cette pénurie cessant, l'entreprise Roret ferme définitivement en décembre 1949. Pourtant, Saint-Jean-la-Poterie n'en a pas encore fini avec la céramique puisque le 14 avril 1951 est inaugurée une usine moderne dirigée par M. et Mme Dejean. Les dernières vieilles potières sont de la fête. Elles sont trois, Marie-Julienne Jagut, Anne Terrien et Marie-Julienne Noury, à présenter sur un coussin les ciseaux traditionnels à M. Lécuyer, préfet du Morbihan. Cette production de faïence décorée connaîtra un joli succès sous l'appellation « Saint-Jean-de-Bretagne ». L'entreprise emploiera jusqu'à 80 personnes avant de fermer ses portes définitivement suite à un incendie en 1990.

Rencontré en mai 2006, André Briaud, le dernier survivant des jeunes apprentis de 1941, garde de ce temps un souvenir mitigé. Ce choix lui semble avoir été imposé par les circonstances d'une époque troublée mais étonnamment, le plus difficile à admettre pour l'adolescent d'alors, fut de devoir exercer ... « un métier de femme » !

Cuisson traditionnelle à la Relandais

Voici, détaillé et minuté, le récit d'une cuisson traditionnelle faite dans le vieux four de la Relandais à Saint-Jean-la-Poterie, le 25 juin 1943. Le texte de Dan Lailler, parfois empreint de poésie, ne saurait masquer la « violence thermique » d'une cuisson d'à peine plus d'une heure !

Une petite brassée d'aiguilles de pin est allumée et poussée dans le four avec le bro. Cela provoque déjà une fumée très pâle filtrant par les interstices entre les pots. Aux deux goules, même tactique : poignées par poignées les aiguilles sont rentrées dans le four. La fumée devient un peu plus épaisse et grise, mais cependant légère. Il y a donc un manoeuvre à chaque goule et un troisième apporte les pilles depuis les tas déversés jusqu'aux alandiers. Il est 9h18.

9h20 : l'enfournement se fait par tas de pilles plus forts. La fumée grise ocrée monte droit, le feu gronde, fort tirage. Les flammes sont obliques dans le four à partir de la bouche vers le centre. Un pot éclate (bruit fort).

9h30 – La fumée s'épaissit, blanche d'abord, puis noire ocrée quand les flammes « donnent ». Deux pots éclatent successivement.

9h31 – Les manoeuvres tiennent leurs fourches surélevées avec des pilles à la bouche du four « pour faire monter la chaleur » car c'est là que ça chauffe moins. La fumée noircit, tire vers l'ouest. Je vois les tessons de couverte noircis. « Les pots les moins cuits sont toujours sur les bords des alandiers ».

9h34 – Légères sautes de vent. J'entends quatre pots qui claquent. Les pots de recouvrement roussissent puis noircissent.

9h36 – Je tâte un pot du pourtour : il est très chaud. La fumée s'épaissit et monte en large colonne. Les manoeuvres enfournent leurs pilles très loin sur les côtés du four.

9h50 – La fumée monte en épais tourbillons. Elle bleuit. Les fourchées s'accroissent et s'accélèrent. Les flammes commencent à sortir entre les pots.

9h55 – Les flammes montent et sortent sur les côtés, entre les pots. Enfournement accéléré.

10h – Les côtés surtout de la voûte sont noircis. Les manoeuvres jettent des pelletées de cendre sur les côtés du dôme pour maintenir la chaleur. Les flammes passent toujours sur les côtés, lèchent les pots. A travers les tés j'aperçois les pots de cuisson qui commencent à rougir.

10h05 – Un des hommes jette des fourchées de pilles de pin sur le dôme des pots. Les aiguilles s'enflamment. Les pots apparaissent rouge vif à travers les tés.

10h18 – Toujours des fourchées d'aiguilles sur le dôme ! Cela donne d'abord une épaisse fumée blanc jaunâtre, courte, puis des flammes qui se mêlent à celles venant de l'intérieur. Chaleur très forte autour du four. Tout le monde sue. Ceux qui travaillent torse nu, sont saupoudrés de légères cendres. Des aiguilles enflammées retombent sur le sol.

10h20 – Nous sommes obligés de nous écarter un peu, tellement forte est la chaleur. A 4 mètres du four, c'est intenable. Les pots de tés, de noirs, sont devenus gris ocré légèrement. Pas de vent.

10h22 – L'enfournement est arrêté. L'ensemble se grisaille. Les flammes se raréfient, disparaissent peu à peu. Grésillements. Fumée noire peu épaisse.

Les cendres, blanchies, restent sur le dôme. Les pots rouges s'obscurcissent entre les tés. Des aiguilles de pin achèvent de brûler à l'intérieur.

15h – Défournement : (le refroidissement a duré 4h30). Les « tés » de revêtement sont enlevés. Des poêlettes apparaissent à teinte supérieure grise. Celles du dessous sont plus rouges car la chaleur a été plus régulière, plus belles avec des dégradés du centre vers les bords. La cendre est répandue partout. Les pots proches des alandiers ont cuit imparfaitement. Le vernis des écuelles a un effet inégal, la teinte verte domine nettement. Un pot à lait est retiré, le fond complètement disparu. Certains sont fendus, craquelés, fêlés sur les anses. Beaucoup, d'un ton gris foncé sont gondolés, déformés. « Ils sont trop cuits. Vous avez trop chauffé ! » dit Mathurine Alliot. Un homme frappe le fond des pots déformés ou abîmés contre le rebord du four, avant de les jeter sur le sol : « Ah ! Vous manquiez de « tés », vous allez en avoir ».

16h52 – Les pots défournés sont rangés par type sur le sol incliné au-delà du four, d'où ils seront transportés vers la réserve. « On va les loger ».

Yvon Le Douget