Yvon Le Douget

Yvon Le Douget

né à Lesneven (Nord-Finistère) en 1953.

Premier atelier dans les Côtes-d'Armor en 1977

Installé depuis 1983 à Fouesnant dans le Sud-Finistère.

Un parcours d'autodidacte

Extrait de l'article « Yvon Le Douget, un art de la lumière intérieure » publié dans le n°124 de la Revue de la Céramique et du Verre (mai-juin 2002).

Il est des vocations qui naissent parfois en des lieux et en des circonstances peu ordinaires. J'en donnerai pour preuve ma propre expérience puisque c'est au sein de la Marine française que j'ai découvert la céramique, plus précisément pendant mon service militaire effectué au Centre d'Instruction Navale à Brest.

Affecté au service des foyers, je me suis retrouvé sous les ordres d'un directeur dont le frère, Jacques Marie, était céramiste à Rennes. Il avait été en 1943 un des élèves de Mathurin Méheut à l'Ecole des Beaux-Arts de cette ville. C'est donc à l'initiative de ce directeur et grâce aux compétences de Jacques Marie que ce centre d'instruction militaire disposait, derrière les murs épais d'un blockhaus, d'un étonnant atelier de poterie destiné, théoriquement, aux loisirs des jeunes élèves de l'Ecole des mousses. En réalité, l'atelier fut rapidement squatté par une petite bande d'appelés très motivés par cette activité nouvelle et si peu militaire. A l'intérieur, une teinte d'ocre rouge avait tout envahi car on y travaillait une argile de Normandie très riche en fer. Sur les étagères on trouvait tout juste quelques bocaux contenant les émaux d'un fournisseur de Limoges. Nous disposions d'un petit four armoire électrique de marque Druelle. Le tour électrique était lui de « fabrication maison ». A 300 tours/minute, sans variateur, les fins de tournage étaient le plus souvent périlleuses !

Terres et glaçures de Daniel Rhodes

Jacques Marie nous rendait quelques rares visites pour nous prodiguer ses conseils. Il en est un qui m'a marqué plus que les autres et que j'ai bien retenu. En tapotant un livre à la couverture verte qu'il tenait précieusement serré sous son bras, il répétait souvent : « Il y a tout là-dedans ! » Ce livre, Terres et glaçures de Daniel Rhodes venait de paraître dans sa version française, traduit par François Soubeyran, un des célèbres « Frères Jacques ». La préface était déjà d'un certain Daniel de Montmollin. Cet ouvrage sera, au même titre que Le Livre du Potier de Bernard Leach, une « bible » pour toute une génération de céramistes. Rhodes sera donc mon premier maître et c'est avec son seul livre comme viatique, plus quelques rudiments de tournage, que je tenterai la grande aventure, l'installation de mon premier atelier dans les Côtes-d'Armor en 1977.

Une visite dans l'atelier de Didier Bourrel, alors installé à Lannilis dans le Nord Finistère, avait orienté mon choix. Face à sa production de grès, mes émaux de faïence sur terre de Noron m'avaient paru bien pauvres. Ma décision fut vite prise : ce seraient les hautes températures et la cuisson au gaz. Son four avait ceci d'étonnant c'est qu'il l'avait construit sur une remorque de camion pour pouvoir à l'envi jouer le potier nomade.

N'ayant pas une âme de constructeur de four ni surtout les compétences nécessaires, je me mis en quête d'un fournisseur. Parmi les quelques fabricants qui ornaient de leur publicité les colonnes de La Céramique Moderne je choisis Rémy Chapin à Croyer-Saint-Junien dans la Haute-Vienne. Son ouvrier, ancien compagnon du Tour de France, passa douze journées bien remplies à monter et assembler les trois tonnes de ce monstre.

Souvent il m'interrogeait sur les raisons qui m'avaient poussé à faire ce choix. Il s'inquiétait de savoir si j'avais comparé avec d'autres fours ou visité d'autres ateliers. Quand je lui avouais que ma décision, vu mon niveau de connaissance, tenait plutôt de la loterie ou du coup de poker, il sembla atterré. Je ne pouvais lui cacher que ma première cuisson était encore à venir vu qu'à l'armée, il y avait un seul responsable pour mener les cuissons et que ce n'était pas moi ! De toute façon, cela ne m'aurait guère avancé puisqu'il s'agissait de four électrique et que je faisais désormais le pari de la cuisson au gaz. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de penser que mon choix n'était pas si mauvais puisque, vingt-cinq ans et un déménagement plus tard, mon brave four poursuit sa carrière sans faillir.

« A l'allumage des brûleurs, tu règles la bague d'air primaire jusqu'à obtenir une flamme bleue. Tu démarres à faible pression et puis tu augmentes régulièrement au cours de la cuisson... »

C'est sur ces quelques recommandations que mon monteur de four reprit sa route en me souhaitant bonne chance, me laissant seul et quelque peu désemparé. Nous voilà maintenant en 2002 et après tant de cuissons, je serais tenté de dire que j'ai dû commettre à peu près toutes les erreurs possibles bien qu'il m'arrive d'en « inventer » encore de nouvelles ! Je revois encore toutes ces plaques au carbure de silicium bien ruinées dès le premier défournement parce que j'avais cru naïvement qu'elles étaient déjà protégées contre les coulures d'émail.

Pratique des émaux de grès de Daniel de Montmollin

Pendant plus de dix années, j'ai cuit sans avoir vraiment une connaissance très précise des phénomènes de combustion qui se produisaient dans mon four. Je contrôlais les températures et j'en connaissais les variations sur la hauteur de l'enfournement. Enfin, j'étais juste certain de cuire en atmosphère réductrice car les glaçures au fer et au cuivre ne sauraient mentir.

La parution en 1987 de Pratique des émaux de grès de Daniel de Montmollin fut pour moi un choc. Je découvrais stupéfait que l'on pouvait formuler un émail sans cet incontournable feldspath qui démarrait invariablement toutes mes recettes. Je découvrais tout autant, autre étonnement, que ce même feldspath pouvait constituer à lui seul un émail ! Tout cela contredisait ces fameuses « formules limites » de Rhodes qu'en élève discipliné j'avais respectées depuis tant d'années. Les diagrammes de Daniel de Montmollin faisaient sauter les barrières. Les contrées à explorer étaient bien plus vastes et l'aventure bien plus excitante que je ne l'avais imaginé. Je prenais alors conscience que jusque là j'avais travaillé d'un côté l'argile et de l'autre mes émaux comme deux choses distinctes, comme deux corps étrangers. Je n'avais pas encore saisi cette globalité qui fait que, par exemple, juste quelques pour cent de matière peuvent différencier l'émail de son support.

« Que suffit-il d'ajouter à votre argile à grès pour en faire un émail ? » avait demandé frère Daniel en commençant son exposé sur l'eutectique chaux à la Maison de la céramique de Mulhouse en juin 1990.

A peu près à la même période, la location d'analyseurs de gaz me permit enfin de comprendre un peu mieux les phénomènes de combustion au coeur de mes cuissons. Ce type de four à brûleurs à air induit se trouve en fort excès d'air en tout début de cuisson simplement par l'apport de l'air primaire aux brûleurs. Ensuite, cet excès se réduit progressivement avec l'augmentation de la pression du gaz, l'apport d'air restant constant. Je me suis rendu compte que le pourcentage d'oxygène baisse suffisamment pour permettre le passage en atmosphère réductrice autour des 800°C. D'abord faible, environ 1% de monoxyde de carbone, la réduction augmente ensuite du fait d'une plus grande pression du gaz et en l'absence de tout apport d'air secondaire. Dans mon four, le pourcentage de monoxyde de carbone augmente ainsi régulièrement pour atteindre entre 4 et 5 % en dernière partie de cuisson avec de belles flammes en sortie de registre. J'avais bien conscience que mes cuissons étaient longues et gourmandes en gaz et que cette forte réduction n'était peut-être pas nécessaire. Je pris donc l'initiative de diminuer notablement le taux de réduction en faisant un apport d'air secondaire au-dessus des brûleurs au-delà des 800°C pour maintenir un taux de monoxyde de carbone n'excédant pas 1%. Le premier résultat fut de ramener ma cuisson de 14 à 12 heures. A l'ouverture de la porte, je remarquai à la droite de mon enfournement un petit vase bleu sur « gouttes d'huile » qui ne correspondait pas à ma palette habituelle. Je réalisais bientôt que je venais de sortir mon premier bleu de cuivre.

Défournement terminé, j'ai eu l'explication du phénomène. Sur le volume total, à peu près les deux tiers étaient parfaitement réduits, le tiers restant situé à l'avant-droit du four avait bénéficié d'une entrée d'air parasite due à une moins bonne étanchéité de la porte de ce côté. En présence d'une réduction nettement plus faible qu'au cours des cuissons précédentes, cet apport d'oxygène supplémentaire avait suffi à maintenir cette zone oxydante.

Après tant d'années, je tirai bénéfice de ce qui avait été certainement une malfaçon ou tout au moins une faiblesse au moment de la construction du four. Dans ce cas, un four théoriquement parfait m'aurait été moins profitable. Je m'étais déjà fait cette même réflexion à propos des écarts de température dans mon four le jour où j'avais remarqué qu'un très joli « poussière de thé » à 1280°C avait disparu 20°C plus haut. En réalité chaque température offre sa palette de glaçures.

Je fis d'autres tentatives en variant mes réglages, assez pour arriver à la conclusion que je pouvais obtenir une oxydation sur la totalité d'un enfournement, à condition de maintenir tout au long de la cuisson un taux d'oxygène qui ne soit jamais inférieur à 3 %.

Mais en définitive, je conserve le plus souvent cette façon un peu particulière de cuire, cette « oxydo-réduction » si peu orthodoxe. Elle me permet de doubler mes essais pour travailler simultanément dans les deux atmosphères. A la frontière des deux zones, assez constante d'une cuisson à l'autre, je joue sur quelques pièces des variations tranchées qu'offrent les glaçures au cuivre et, dans une moindre mesure, les glaçures au fer. Je laisse alors au feu toute liberté de créer ces décors aléatoires dans lesquels il va parfois jusqu'à oser un grand plat coupé en deux, moitié rouge sang, moitié vert pomme. Après tout, Ernest Chaplet n'affirmait-il pas ? : « Les harmonies que donne le feu sont toujours belles... »

Yvon Le Douget